Hervé Charton, artisan de théâtre

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Jo’burg, eGoli, Jozi...

{Johannesburg, la fin de l’apartheid : et après ?}, de Sabine Cessou

jeudi 29 mai 2008, par Hervé Charton

À l’heure où l’Afrique du Sud est secouée d’intenses violences xénophobes, ce livre décrit une Johannesburg pleine de ressources et d’avenir.

Quand on va en Afrique du Sud depuis l’Europe, le passage par Johannesburg est presque obligé. C’est une perspective qui ne réjouit presque jamais le touriste averti. Au pire il saute dans un avion pour le Cap sans dire bonjour, ou part illico découvrir les merveilles du fameux Kruger National Park. Au mieux il s’y arrête quelques jours, enfermé dans une chambre d’hôtel, paie (trop cher) un petit tour guidé dans Soweto, et s’en va sans avoir vaincu sa peur. Car cette ville fait peur, avant toute chose. Elle est mondialement célèbre pour la concentration de pauvreté, sa violence, la fréquence des agressions et des attaques de voiture à main armée (car-jacking). Elle détient le record de la longueur de fil barbelé par habitant. C’est une toute autre image que les éditions Autrement veulent en donner, confiant à Sabine Cessou, journaliste en Afrique du Sud pendant 5 ans pour Libération et La Tribune, cet ouvrage de la collection "Villes en mouvement". Une collection résolument tournée vers l’avenir et le développement.

La ville différentielle

Johannesburg, eGoli, Jo’burg, Jozi… Autant de noms pour désigner la même ville, qui trahissent autant de façons de la voir et de la vivre. C’est que Johannesburg est divisée, gigantesque, essentiellement composée de ses banlieues, séparées entre elles par parfois plus d’une dizaine de kilomètres - et toujours autant de clôtures et barricades. Au nord, ce sont les quartiers riches, comme Rosebank, Parktown, Newtown, organisés autour du centre d’affaire de Sandton. Au sud, il y a Soweto [1] , Alexandra, ces vivantes cicatrices du passé concentrationnaire de l’Afrique du Sud, le Central Business District qui n’a plus de centre d’affaire que le nom, et les quartiers de Hillbrow ou Berea où s’amassent les immigrés d’Afrique depuis 1994.

Si la géographie de la ville rend compte de son passé difficile encore chaud, la capitale économique bouge vite, se développe, veut enterrer les vieilles guerres aussi vite qu’elle en crée de nouvelles. "Johannesburg est et restera une ville de l’instant", nous dit dans un avant-propos reproduit du Mail&Guardian John Matshikisa, journaliste, écrivain, acteur et metteur en scène. Pour le meilleur et pour le pire. Elle confronte sur son vaste sol toutes les inégalités dont souffre le pays, convoque tous les espoirs, stigmatise toutes les haines. Elle demeure le symbole et le laboratoire d’une Afrique du Sud qui lutte pour concilier développement dans une économie capitaliste et unification d’un peuple bigarré, à la fois marque du passé et témoin de l’avenir.

Regards d’élites

Pour en rendre compte, le livre de Sabine Cessou s’organise en cinq séquences, elles-mêmes composées de quatre à cinq entretiens avec des figures marquantes du Jo’burg moderne. Dans son introduction, elle nous donne les chiffres officiels, mise en bouche : "Au dernier recensement, en 2001, Johannesburg comptait 3,2 millions d’habitants. Sur ce total, 37 % habitaient le township de Soweto et 37 % étaient au chômage. À Johannesburg, 22% de la population vit dans des bidonvilles, et plus de 20 % des adultes sont contaminés par le virus du sida". Le reste du livre aura tendance à faire voir toute autre chose. Elle explique comment se sont faits les choix des personnes interrogées : très naturellement, par rencontres, au fil des discussions. Ces choix ne pouvaient pas être parfaits ; jamais aucun livre ne pourra embrasser l’infinie complexité de cette ville. Au final ce sont surtout des artistes ou producteurs, des ouvriers du développement urbain, quelques commerçants prospères qui ont voix ici. Étonnamment beaucoup sont bouddhistes, alors qu’ils ne représentent que 0,1 % de la population. Une élite donc surtout. Des gens qui portent un regard sur la ville, conscient du passé mais toujours tourné vers l’avenir.

Il est très difficile, voire impossible, de résumer ici ce qu’ils tentent chacun de nous dire. Comme déjà mentionné, cette ville est multiple, changeante sous les regards de ses habitants ; là où Paris est romantique et New York insomniaque, Jozi est dangereuse, faussement dangereuse, stimulante, écrasante, vivante, vibrante, pauvre, contrastée, pleine d’avenir et en même temps désespérante. La génération qui n’a pas connu l’apartheid n’y verra pas la même chose que les plus vieux ; les blancs ont plus de facilité pour prendre leur distance face au traumatisme de l’apartheid que les noirs ou métis, qui restent très attachés à Soweto, pour qui d’ailleurs Johannesburg est avant tout Soweto. M’ont particulièrement touché les témoignages de Robyn Orlin, qui comme chorégraphe ressent avec une acuité toute charnelle les problèmes de son pays ; Thabo Mpiti, étudiant extraordinairement battant, promis à un avenir d’escrimeur hors pair, mais que la chance n’aura pas épaulé ; Stephen Hobbs, artiste à tout faire intéressé par "la beauté et la laideur, pas par la nation arc-en-ciel" ; le regard désabusé et pourtant présent de John Matshikisa...

Image relevée

À l’heure où j’écris ces lignes, des scènes de violence secouent Johannesburg, chaque nuit depuis neuf jours. Des groupes de sud-africains s’en prennent aux immigrés venus des pays voisins, violant, pillant, tuant [2] . Depuis les premières élections libres en 1994, l’Afrique du Sud était logiquement devenue une terre d’exil ou de refuge privilégiée pour les habitants des pays africains voisins. Un phénomène qui s’est accentué avec la crise qui touche le Zimbabwe depuis 2000. Accusés d’être à l’origine de la criminalité qui gangrène le pays, de voler les emplois des sud-africains, leurs femmes aussi, bref de tous les maux que le Front national attribue sans plus de justesse aux immigrés en France, ils sont aujourd’hui les cibles de ces violences, qui à en croire les journalistes sur place n’ont rien à envier à celles qui ont précédé la fin officielle de l’apartheid.

Dans ce contexte, le petit livre de Sabine Cessou devient plus important que jamais : il donne à voir une Johannesburg vivante, multiple, tournée vers l’avenir, et sans cliché. Notre regard ne se tourne plus, horrifié, vers les violences, le mal, la pauvreté, mais vers les gens qui y vivent et façonnent la ville du mieux qu’ils le peuvent. Portant la cité avec espoir, ils ne se replient pas sur les blessures du passé et les haines faciles.


[1Pour South Western Township.

[2Voir l’article de Valérie Hirsch sur Libération

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