Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Les Trois Coups

Empreinte d’Afrique, métissage survolté

Afrique Footprint, Casino de Paris

vendredi 7 novembre 2008, par Hervé Charton

La première en France du plus grand spectacle sud-africain, celui qui en tout cas se vend le mieux. Neuf représentations à Paris avant la tournée des Zéniths nationaux. De la « stick dance » zouloue au plus récent « pantsula », en passant par « gumboots » et claquettes, c’est presque deux heures d’énergie pure, une déferlante ultra-puissante de vie et de joie. Une véritable performance et un ravissement pour les sens.

L’empreinte est le signe du spectacle. Une image forte : l’Afrique ressemble à une empreinte de pied, orteils compris. De là, un parcours historique s’engage, de toutes ces danses et cultures qui ont laissé leurs marques sur l’Afrique du Sud. Et il y en a !

Les tambours ouvrent le bal. Danses tribales, mais déjà métissés de mouvements très modernes. Les stick dances, danse avec des bâtons que l’on frappe sur le sol ou entre eux, sont l’occasion de rythmes complexes et de danses toniques. Par l’irruption du saxophone puis du jazz, on évoque Sophiatown, ce quartier de Johannesburg propice à la création artistique, célèbre pour son métissage dans les années d’apartheid, et d’où 65 000 personnes ont été expulsées en direction de Soweto, le gigantesque township au sud-ouest de Jo’burg. Les gumboots suivent, danses et percussions issues d’un code de communication développé par les mineurs noirs, interdits de parole, en tapant sur leurs bottes de caoutchouc, en piétinant les flaques, en faisant teinter leurs chaînes… Le tout se termine en apothéose dans une démonstration de pantsula, le hip-hop maison, et l’évocation de la Coupe du monde de football à venir (2010).

L’Afrique du Sud est cet incroyable pays où, après plusieurs siècles de guerre et d’asservissement, la population de peau noire, d’origine indienne ou métissée, a repris ses droits sur la population blanche, d’origine anglaise ou boer. Incroyable parce que cette transition n’est pas l’aboutissement d’une guerre civile violente, comme dans d’autres pays, mais d’un processus démocratique qui s’est fait dans une (très relative) non-violence. Incroyable parce que ce qui a été prôné par l’ANC et le gouvernement de Nelson Mandela, au pouvoir dès 1994, ce n’est pas la vengeance et la rancune, mais le dialogue et la réconciliation. La force et la beauté de l’Afrique du Sud est d’être cette « nation arc-en-ciel », où toutes les couleurs sont représentées et vivent en harmonie.

C’est cette Afrique du Sud-là que ce spectacle donne à voir. Un pays dont chaque habitant est fier, une terre revendiquée par tous, car tous ont lutté pour s’y installer ou y demeurer, une nation qui a dépassé les anciens clivages et qui, fort de ce métissage, se tourne vers l’avenir, le baume au cÅ“ur. C’est grand, fort et beau. C’est vivifiant. C’est forcément un peu caricatural. On pourrait s’étonner de l’apparent lissage, de « l’américanisation » des musiques et des chorégraphies. Mais, de fait, l’Afrique du Sud est très américanisée, imprégnée de cette culture que la langue anglaise diffuse sans obstacle. Elle est un point de rencontre, mais se veut aussi profondément africaine.

Pourtant le spectacle, par l’enthousiasme suscité, par la tonicité d’un métissage revendiqué, se voudrait politique. C’est ainsi qu’on nous le vend, c’est-à-dire comme autre chose que du divertissement. Non, ce n’est certainement pas le cas, et il est malhonnête de le prétendre. Malgré son histoire forte et les épreuves que le pays a déjà traversées, il est loin de cette belle unité de la « nation arc-en-ciel ». Aux clivages raciaux ont succédé, sans toutefois les étouffer, ceux produits par une économie capitaliste détenue depuis plusieurs siècles par 20 % de la population au détriment du reste. Cette distribution des richesses, malgré quelques initiatives du gouvernement, a été remise en cause mais non redéfinie. Prétendre faire de ce spectacle un acte politique à travers le seul métissage, en ne présentant comme horizon que la Coupe du monde de football, c’est soit très naïf, soit du marketing éculé et répugnant. Des spectacles métissés, il en existe en Afrique du Sud depuis les années 1960, à une époque où c’était autrement plus dangereux et signifiait bien plus. Celui-ci est, de ce point
de vue, sans réelle portée.

Cette communication déplacée est bien ce qui pourrait gâcher le plaisir, pourtant authentique, que procure ce spectacle. Des danses d’une grande beauté et vitalité, des musiques puissantes et riches en rythmes et tonalités d’origines diverses, les rencontres insolites entre gumboots et claquettes, entre jazz et tambours, c’est bien suffisant pour faire le bonheur d’une soirée. Pourquoi prétendre à plus ? Il y a de la condescendance là-dedans. Un manque de respect et de foi envers ce que font ces chanteurs, musiciens et danseurs, et aussi envers le pays qu’ils représentent. C’est un spectacle de danses et de chants, vivifiant, heureux, merveilleux. C’est bien assez, et c’est déjà beaucoup.

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