Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Le grand sot et les dix grives

Conte à crétins

lundi 29 décembre 2008, par Hervé Charton

Il était une fois à Jouy-le-Moutier un homme bête et long qu’on appelait Jacques parce qu’il s’appelait Jacques.

Il était amoureux - le pauvre homme, on peut bien comprendre ça faut dire - de la plus belle fille du village. Forcément, sinon pas d’histoire alors. De la plus belle fille du village du temps où Jouy-le-Moutier n’était qu’un village.

Oui ce temps là ça situe.

Elle avait les joues roses et la chair douce comme un filet d’eau fraîche.

Mais il était si bête le pauvre homme - ça on peut pas le comprendre - si
bête qu’il n’était pas fichu de rien faire : pas boire au bar, pas chasser
comme un homme, pas cracher sur les chiens.

"Comment qu’il peut être amoureux de celle-là celui-là comment qu’il ose un peu ? M’en foutrez de ces histoires !", qu’ils disaient les gars - les filles aussi elles disaient, ça ! faut pas croire, sont plus polies mais sont pas plus gentilles, les filles dans ce village en ce temps là.

Alors il pleurait et c’était pas beau. Il était pas vilain du reste mais bête c’est tout, juste bête et si grand.

Un jour voulant lui donner sa chance, la plus belle fille, Blandine (qui s’appelle en fait Goudroune, ce qui le fait pas pour la plus belle fille alors on l’appelle Blandine, ce qui rappelle ses joues roses), alors Blandine voulant quand même lui donner sa chance parce que pas vilain - mais si bête et si grand ! bon - Blandine elle lui dit : "Va me chasser dix grives grand con et je t’épouse".

Heureux il court dans les champs mais, si bête, il oublie son fusil. Et gambade comme ça et sautille presque et il reste là à mirer les bestioles qui volaillent, il reste à les regarder pendant des heures, qui sait ce qui se passe dans sa caboche d’idiot ?

Et ça se moque au village et ça rigole, et ça picole au village et ça
s’en moque, et le soir vient.

Le soir venu Rosalie (parce que ça décrit encore mieux son teint de lys),
Rosalie attendait toujours, un peu déçue parce que, bon, bête et grand mais si mignon quand même, tout mignon et tout fragile et bête comme tout - c’est attendrissant !

"Tiens Goudroune."

Elle sursaute. Quel con ! Elle n’aime pas qu’on l’appelle comme ça - mais
qu’est-ce que c’est que ça ?

Le grand sot se présentait à elle ponctué de grives.

Il en avait une à chaque main, et celle qu’en moments d’émoi on appelle
Léa tenta d’en attraper une - mais la grive se sauva et elle lui prit la
main comme ça.

Embarrassée, elle retire sa main, mais la grive revient, ça fait rire Rita qui joue un peu, touchant sa main, de plus en plus à la fin si bien tentée qu’elle la prend tout à fait - grive encore à la gauche ! Rita joue, touche
et prend sans plus de gêne enfin, tenant le grand sot par les anses.

A ses orteils deux grives se sont perchées, c’est l’occasion de faire du pied.

A son genou gazouille une autre - c’est son froufrou qui vient frotter, danse, tourne et tournis Clémentine à chasser sans lâcher les deux grives aux hanches.

Une huitième perchée sur ses tifs se met à chanter pour donner la cadence à cette imprudente danse - elle relève la tête ; c’est Estelle qu’elle s’appelle.

De joie Jacques chante, danse et crie, il est ivre de son rire, de sa peau, son eau, ne sait plus qui est grive qui est femme ou chapeau, il a tout oublié ; heureux, simple d’esprit avait déjà sien le royaume des cieux, et voilà qu’ici bas un ange danse pour lui.

Il exulte et laisse échapper de sa glotte une grive sauvage et si belle
que Goudroune enfin s’abandonne à elle-même.

Ils s’embrassent.

La dixième grive est née comme ça de ces deux enlacés, et l’on dit au village qu’elle est toujours par là.

13 mai 2007, Grahamstown (Afrique du Sud)

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