Herv Charton, artisan de thtre

Comdien, improvisateur, metteur en scne, auteur, chercheur, pdagogue...

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Yoshi Oida : vision intrieure

L’acteur rus, de Yoshi Oida, Actes Sud

mercredi 18 février 2009, par Herv Charton

Comment "tre" dans la vie et sur scne ? Yoshi Oida tente de rpondre cette question sa manire, simplement en profondeur.

Dans une courte prface, Peter Brook introduit le troisime livre de son ami [1] : "En Orient, (...) un vrai matre n’explique jamais, ne donne jamais de recette. Le matre est l’exemple vivant de ce qui est possible, de ce qui peut tre ralis grce une patience infinie et une dtermination sans faille." [2] Yoshi Oida, acteur japonais rendu clbre en Occident par son long compagnonnage avec Peter Brook au sein du Centre international de recherche thtrale (CIRT) depuis 1968, livre alors son exprience, pour la troisime fois, en vitant les recettes autant que possible. Il raconte les tapes de sa journe d’acteur, du lev o il sent quelques tensions et doit faire des tirements en vue de la reprsentation, l’aprs spectacle, o le rideau est tomb sur le personnage et reste encore lev sur un autre, celui de tous les jours, qu’on appelle Yoshi Oida.

D’anecdotes en principes

Ce parcours colle son nouveau projet. Dans L’Acteur flottant, il racontait ses premires annes de travail avec Peter Brook et comment se former aux techniques du n, une forme traditionnelle de thtre au Japon. Il en tait venu tout remettre en question et tre lui-mme un pont entre les deux cultures, l’incarner, imprgn sa faon de chacune d’elles. L’Acteur invisible tait ddi la prparation corporelle et mentale, la concentration et l’exercice physique, aux points du corps. Ici, Yoshi Oida s’interroge sur les transpirations de la scne la vie, et vice versa. Comment faire natre la vie sur scne ? Et que rapporter de cette technique exigeante de comdien pour le commerce quotidien ; qu’apprend-on sur soi ? En se mettant en scne dans cette vie de tous les jours, sans pourtant perdre de vue le travail de scne, il digresse, passe d’anecdotes en souvenirs, va de la scne la vie et revient, en faisant parfois passer un peu de ces grands principes qui l’ont guid.

Mme si Peter Brook, au bout d’un mois de travail ses cts au CIRT, lui a demand de ne plus rien utiliser de sa formation japonaise, on voit que c’est elle qui lui a fourni les plus grandes nigmes, qu’il interroge toujours au fil de ses recherches et dcouvertes. Ainsi en est-il du ki, cette nergie fondamentale, subtile, qui "dpasse les cinq sens", une "puissance qui se situe au-del de l’tat normal de l’existence quotidienne" [3]. Il l’introduit ici en racontant comment la panique, lors d’une improvisation, avait fait surgir de lui quelque chose dont il se sentait incapable, un saut prilleux. "Le ki, dit-il en se fiant son observation, est li trois lments : la respiration, la colonne vertbrale et l’imagination". Et de dvelopper longuement sur le pouvoir de l’imagination, exemples la cl. Ainsi en est-il galement du ri-ken-no-ken, littralement "vision extrieure", un concept invent par Motokiyo Zeami, grand matre du n de la fin du quatorzime sicle, c’est--dire au moment o celui-ci apparat. Yoshi Oida ne dit pas comment le trouver, mais comment lui l’a dcouvert : par hasard. Il dveloppe galement quelques points essentiels de sa propre pratique : le timing, un concept bien plus complexe qu’il n’y parat, et le goter, qui est une qualit de mouvement.

Discours pratique

Lorna Marshall, metteur en scne et professeur de thtre anglaise qui a collabor galement la naissance des deux prcdents livres, ponctue la parole de Yoshi Oida de notes sur le thtre japonais, les grandes notions, la tradition. Ainsi qu’elle en avertit le lecteur ds l’introduction, ces pages ne constituent pas vraiment une rponse la question pose. Mme les exercices qu’elle dcrit en fin d’ouvrage, que Yoshi Oida utilise lors des ateliers qu’il dirige, ne visent pas des rsultats prcis, clairs, dfinis. Pas de recettes, pas de rponses.

peine ncessaire de le lire, donc. On pourrait en effet avoir l’impression que tout ce qui nous est racont l l’est mieux fait ailleurs, que sa parole sur les pouvoirs de l’imagination est moins forte que celle de Stanislavski ; que Jacques Lecoq s’exprime mieux sur les questions de timing et sur le rapport entre corps et motions... Le style surtout, trs simple, presque naf, peut laisser penser cela ; le sentiment d’entendre parler un vieil enfant qui n’a finalement rien appris que d’utile lui-mme, quelques trucs tout au plus, quelques ruses, incapable de les transmettre.

Mais c’est justement la grande force et le grand pouvoir d’un tel enseignement. Quel que soit le pdagogue, impossible de savoir en effet ce que tel ou tel exercice, telle ou telle parole produira sur un lve en recherche ; cela dpend, tout simplement, de cette recherche. Ce livre ne se consomme pas, ce n’est pas un manuel, et ce style simple encourage ne pas se leurrer : nous n’y arriverons pas tout de suite, il y faudra du temps et des efforts. Il demande accompagner le dveloppement de l’lve, rpondre aux questions qu’il se pose dj, en faire merger peut-tre d’autres, et tre repris plus tard pour entrer en dialogue avec celles qu’il ne connaissait pas encore. En "matre ignorant" [4] qui sait bien que rien ne vaut l’exprience, Yoshi Oida est l’exemple, la norme. ces lecteurs de choisir ce qu’ils en apprennent.

voir galement :

- L’interview de Yoshi Oida sur Lemagazine.Info


[1Aprs L’Acteur flottant, Actes Sud, 1992 et L’Acteur invisible, Actes Sud, 1998

[2p. 9.

[3p. 26.

[4Pour reprendre l’expression de Jacques Rancire, cf L’assise du philosophe.

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