Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Pulsion de rêve

Le cabaret des utopies, Théâtre de la Commune d’Aubervilliers

mardi 10 mars 2009, par Hervé Charton

Six comédiens et comédiennes, deux musiciens et une bricoleuse, issus pour la plupart de l’école du Théâtre national de Strasbourg, nous emmènent faire un tour au pays de « nulle part ». Les utopies, ils les passent et en font une revue, jouent avec, s’en moquent, regardent ailleurs. Un cabaret loufoque, joyeux, avec des textes et chansons de, pèle-mêle, Sade, Desproges, Antonio de Guevara, Claude François…

Le public entre alors que tous sont déjà installés sur scène. Ils attendent. Le teint blafard, les cheveux stricts, costumes monochromes, assis derrière une table immense, ils regardent les nouveaux arrivants. Puis quand le silence semble s’être fait, que l’attention est à son comble, la conférence des grands utopistes peut commencer. C’est une joute oratoire sans pitié, entre ceux qui ont la solution. Il y a le libéral convaincu, chantre du laisser-faire et du chacun pour soi ; il y a les disciples de Thomas More ou Campanella, rêvant de sociétés théologico-philosophiques, organisées dans la sagesse et la mesure ; il y a celle qui milite pour une complète libéralisation des mÅ“urs et une société fondée sur la jouissance sexuelle. Il y a celle enfin qui se moque de tous, n’est simplement pas d’accord, et finit par craquer, claquer la porte en traitant les autres de nécrophages. L’air de rien, une fille en salopette vient bricoler dans un coin pendant que les autres continuent à s’escrimer, installe un pétard, et bam ! Le cabaret éclate, la Diva est entrée.

De là, on passe de chanson en poème, de doute en revue de personnages mythiques (l’homme de gauche, par exemple). Rythmés par les pétards et les dispositifs diaboliques que conçoit la bricoleuse en salopette, les numéros des lendemains qui chantent s’enchaînent avec humour et facétie. La femme utopique, le président mégalomane, la feignasse sans plus de deux pieds, celle qui ne veut pas rêver, celle qui se prend pour Dieu… C’est un défilé joyeux de figures que l’on a tous croisées, malmenées dans leurs idéaux.

Ce cabaret est celui d’une bande de trentenaires qui se demandent à quoi on peut bien rêver de nos jours, en tant que société meilleure. C’est vrai que c’est bien la peine de se la poser, cette question. Parlons encore de cette crise financière, dont chacun ressent les effets sans en avoir jamais imaginé la cause. Cette crise qui justifie tout : les escrocs renfloués, tout un chacun licencié, les immigrés expulsés dans la violence et le mépris (avant la crise déjà ? ; ah, bon !), les subventions coupées, la culture à la trappe, l’indulgence sur les bénéfices records dont on se félicite en haut lieu. Voilà le contexte, que chacun connaît. Mais parlons aussi d’avenir. En ce moment, le monde de l’université et de la recherche se bat pour ne pas laisser faire une réforme néfaste à toute la société française sur le long terme, une réforme qui tente de modeler le mode de commerce du savoir et de la science sur celui du pétrole et autres consommables. Ce combat est tenace, et vital, mais mal compris. Non, la culture n’est pas une marchandise. L’université est le lieu d’émergence et d’incubation de l’utopie, de cet ailleurs inaccessible qui fixe un cap. C’est en comprenant le monde qui nous entoure, en intégrant le passé, en contemplant les pensées des hommes qui nous ont précédés et qui se sont cassé les dents sur le même bout de planète et sur la même nature humaine que nous sommes capables de progresser, d’imaginer et construire des sociétés nouvelles, peut-être meilleures.

Ce spectacle nous fait aimer à nouveau les utopies, cet art de rêver au réel, si largement décrié par les tenants d’un pragmatisme à courte vue. Il nous fait voir et ressentir ce qu’il y a de désir de vie, de puissance de vie dans l’oisiveté, dans la table rase, dans le doute, trois activités préalables à toute création philosophique. C’est par la philosophie du siècle des Lumières que nous sommes dans une société plus ou moins démocratique et nous soucions des droits de l’homme, même si ce n’est qu’entre dessert et café. C’est notre philosophie qui bâtit les valeurs que défendrons les enfants de nos enfants. Il n’y a pas plus pragmatique qu’une utopie.

Le Cabaret des utopies
Groupe Incognito
Avec : Yannick Choirat, Olivia Côte, Émilie Incerti-Formentini, Maud Le Grévellec, Judith Siboni, Philippe Smith
Musiciens : Christophe Imbs et Jérémy Lirola
Performer : Alice Laloy
Scénographie et régie générale : Jane Joyet
Lumières : Kelig le Bars
Costumes : Alice Laloy
Regards : Gaë l Chaillat et Jane Joyet
Administration : Antoine Blesson


Voici une critique qui m’a valu d’être expulsé du journal en ligne lestroiscoups.com, dans lequel elle aurait dû paraître. Un des motifs : le paragraphe vaguement polémique ci-dessus est "hors sujet par rapport à une critique de spectacle". Ce n’est pas mon opinion : ce spectacle fait naître ce genre de réflexion, ce genre de désir. Face à un spectacle engagé, qui travaille au corps à corps notre présence au monde, la critique de théâtre doit-elle se contenter de dire que les acteurs sont drôles et chantent bien ? Je ne crois pas.

Messages

  • Tu as tout à fait raison, mais c’était tout de même risqué étant donné que le site en question ne veut sans doute pas prendre la responsabilité de publier ce genre d’opinions (trop lâches, trop frileux, ou juste pas d’accord avec toi...), propose ta critique à l’Huma ou à Libé, on peut toujours rêver...++ Juliette

  • effectivement je trouve que tu es hors sujet aussi,
    maintenant de là à être viré...
    je pense qu’ils se sont servit d’un prétexte.
    mais ce n’est pas, à mon sens, une critique de théâtre, mais peut être plus un édito qui aurait pour point de départ le résumé d’une pièce, mais cette pièce serait juste un faire valoir pour dénoncer autre chose.
    parle avec eux quand même...
    A.

  • Que de vérités dans cette critique et qui tombent à point !

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