Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Viré - plaqué

Casimir et Caroline, d’Ödön von Horváth, Théâtre de la Ville

jeudi 26 mars 2009, par Hervé Charton

Casimir vient de perdre son emploi de chauffeur. C’était hier, à la veille de la fête de la bière. Alors Caroline, sa fiancée, a voulu sortir malgré tout, s’amuser, manger des glaces, boire de la bière, voir les monstres humains, faire des tours de montagnes russes et regarder le Zeppelin. Dans l’ambiance lourdingue de la fête de Munich, ils se séparent, parce que lui est pessimiste et elle encline à la mélancolie, ou bien est-ce autre chose ?

Tous regardent le Zeppelin, ce fier symbole de l’Allemagne qui va renaître : nous sommes en 1929. Cela commence comme ça, mais Casimir n’est pas de ceux qui s’en laissent conter, non : Casimir vient de perdre son travail, il ira demain pointer au chômage, et il sait très bien que ce ballon ce n’est que de l’esbroufe, pour faire rêver et voler dans l’âme ceux à qui il ne reste que le cambouis et la misère. La belle Caroline, sa fiancée, le trouve pessimiste, ce qui ne va pas très bien avec son tempérament mélancolique. Elle se fait dire par un homme rencontré au stand des glaces qu’amour et argent sont liés ; que si un homme perd son travail, immédiatement la femme qui l’aime cesse de l’aimer. Caroline s’en défend ! L’instant d’après, cependant, elle dit à Casimir que peut-être entre eux ça ne marchera pas...

Il est bien dommage que cette foi de Caroline en l’amour ne dure pas plus longtemps. Le combat n’existe pratiquement pas : on veut nous dire que l’amour, en temps de crise, se réfugie chez les plus riches et dans le confort ; on nous le montre par A+B sans
chercher à nous faire croire à autre chose - quitte à démonter cette croyance ensuite, plus cruellement encore. Caroline se rend trop vite, et l’amour entre elle et Casimir, si n’était cette obstination qu’il montre à revenir vers elle, passerait bien pour complètement superficiel et donc, pour nous qui la regardons, sans intérêt. On peut être de l’avis de l’auteur ou non. Reste que pour qu’il y ait intrigue, il faut, par définition, que tout ne soit pas joué d’avance. Je pense que c’est le cas dans le texte, ils se regardent encore beaucoup, se surveillent, mais la mise en scène ne le rend pas sensible. Au milieu de l’ambiance grivoise et franchement masculine de la fête de la bière, les répliques misogynes volent, les femmes et l’amour en prennent pour leur grade. ça donne envie de vomir, à la longue, de les voir ainsi se faire insulter et maltraiter, sans réplique. Le monde qui est dépeint est un monde âpre, sans espoir, sans illusion, et où la joie même, le désir, quand ils apparaissent, ont quelque chose de sale et pervers.

Sans doute que la pièce porte cela en elle. Mais la mise en scène aurait pu, et sans doute dû, en prendre le contre-pied - quitte, encore une fois, à être plus cruelle ensuite. Au contraire elle verse dans le salace, le vulgaire et le noir avec complaisance. Il y a un peu de cette jubilation enfantine à dire des gros mots, sauf qu’il s’agit là d’hommes aboutis et que si jubilation il y a, elle est laide et déviante. Quel intérêt tout cela peut-il bien avoir ? Il y en aurait pourtant à parler de crise de 29 au milieu de l’Allemagne en cette période. Mais l’enjeu de l’intrigue entre Caroline et Casimir (ladies first, si on me le permet) semble joué dès le début. Alors celle-ci recourt à des effets de groupe, des scènes de beuveries ou autres, sans finesse mais assez réussies dans le registre comique et grotesque, qui le seraient pourtant plus encore si elles étaient légères (ce qui est certes délicat à obtenir dans un espace aussi vaste). Ces scènes donnent l’impression de n’être là que pour "faire passer la pilule", et ne nous parlent pas d’autre chose que de leur propre saleté. Le hic étant que cette pilule est passée depuis longtemps et que tout est sans surprise.

Pourtant les acteurs sont bons et la mise en scène bien réglée. Mais elle ne s’est pas, à mon sens, concentrée au bon endroit. Je crois que c’est tout simplement cette façon de voir les choses, les êtres humains, que je n’aime pas. Beaucoup d’ennui, de dégoût, quelques jolis moments tout de même (très bonne idée ce nez de clown pour le personnage de Schurzinger), mais peu de rire, peu de joie, peu de sentiment d’être là pour une bonne raison. Ce qui est bien dommage vus les moyens que cette production mobilise : grande distribution et plateau technique hallucinant, dans une salle où s’entassent deux milliers de gens. Grosse machine, mais pour apporter quoi, pour parler où ?

Casimir et Caroline, d’Ödön von Horváth
Mise en scène d’Emmanuel Demarcy-Mota
Voir la fiche complète du spectacle sur le site du Théâtre de la Ville.

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