Herv Charton, artisan de thtre

Comdien, improvisateur, metteur en scne, auteur, chercheur, pdagogue...

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Les bouffes bourgeoises

L’orgie de la Tolrance, Jan Fabre, Thtre de la Ville

samedi 4 avril 2009, par Herv Charton

Neuf performeurs s’agitent et se pavanent sur la scne immense du Thtre de la Ville, orchestrs par Jan Fabre, le flamand sulfureux. Ils font acte politique, et acte burlesque en mme temps, usant de la veine corrosive des Monty Python pour une acerbe critique de la tolrance bien pensante et de l’ignoble, l’honnie, l’absolue socit de consommation.

La premire scne est sans concession, fascinante : deux hommes et deux femmes se livrent une course harassante de branlette, chacun talonn par un coach portant fusil en bandoulire. C’est celui qui jouira le plus, le mieux ou le plus vite, peu importe, cela parle d’emble, et nous renvoie sans plus de dtour une multitude d’occasions de dgot que peuvent nous fournir la publicit envahissante, les rumeurs sur le dernier produit la mode, ou mme les conversations mondaines sur les spectacles incontournables ; tout ce qui nous exhorte la jouissance, et l’rige comme principe absolu de vie, idal que nous autres stakhanovistes de la consommation devons atteindre pour le perdre et le rechercher aussitt.

La suite du spectacle est du mme tonneau, mais ingale. Jan Fabre conserve son pouvoir de sduction par des images simples
et immdiatement loquentes : Jsus, ou un homme qui lui ressemble, jouant garder sa croix en quilibre sur une main ; des caresses langoureuses prodigues un canap en cuir ; un ballet de caddies ; un accouchement long et pnible d’objets de consommation courante... Mais la masturbation, en motif rcurrent, finit par lasser et perdre de son pouvoir subversif. Ainsi quand des hommes en habits de chasse, fusil l’paule et main s’agitant dans le slip, discutent de leurs collections d’Arabes, de Juifs, de Bosniaques, etc., ou quand apparat une figure du Klux Klux Klan au milieu d’une scne burlesque, force est de constater que le propos se perd et devient touffu.

En grand naf de cette forme de thtre, qui se rclame de la plus pure des subversions, deux choses m’ont particulirement frappes. La premire, c’est quel point tout ceci est fait avec humour, dans la ligne d’Aristophane, grivois et scatologique souhait lui aussi, et qui se moquait volontiers de tout, y compris de lui-mme. Je m’attendais plus crbral. La seconde, c’est que ce n’est pas si subversif que a, au moins autant qu’une bonne comdie de mœurs boulevardire : la bourgeoisie vient regarder ses petits ridicules et en rire. Cela ne va pas la changer pour autant, ni mme la faire rflchir. Pour cogner sur la course la jouissance et la consommation, Jan Fabre utilise les procds qu’il dnonce : l’image, le sexe, le racolage, y compris le fait de jouer au Thtre de la Ville, lieu branch au possible. Vieille rengaine de la critique, contre vieux discours de l’artiste contemporain. Il en est conscient, et le prouve au cœur mme du spectacle, mais cela ne suffit pas : on tourne en rond. Au fond, cette esthtique ne dplace rien.

Reste qu’il y a, a et l, quelques notes de rel courage, qui donnent ce spectacle le ton rellement politique qu’il souhaite avoir. Pas sur les chapitres de la consommation ou du racisme, qui sont uss, ou alors trop complexes pour tre efficacement croqus par quelques images, mme bien penses. Mais quand on crie sur le plateau aux fondamentalistes religieux, aux kamikazes de toute sorte, aux terroristes, entre autres, d’aller se faire foutre, alors oui, dans le climat de peur et d’auto-censure qui rgne aujourd’hui, voici quelque chose qui mrite d’tre applaudi.

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