Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Kourandart

Des petits bouts de rien

Talking Heads, au Théâtre du Rond-Point

mardi 5 mai 2009, par Hervé Charton

Trois femmes, trois monologues. Des femmes banales, mais pas tout à fait. Prenant le public en confident, chacune raconte le grain qui viendra enrailler la mécanique habituelle de sa petite vie bourgeoise, avec simplicité et un peu de naïveté. Trois “têtes parlantes†drôles, touchantes et remarquablement interprétées.

Peggy est Une femme sans importance - le nom du monologue - une simple employée de bureau, avec ses petites habitudes et ses petits tracas, qui tout d’un coup sent une douleur à l’estomac. Rosemary, femme au foyer sans enfant, calée en botanique, se prend d’amitié pour sa voisine qui vient de tuer son mari. Et Miss Fozzard, contrainte de s’occuper de son frère abonné aux attaques cérébrales, ne trouve un réconfort que dans la pédicure.

Trois femmes banales, donc, ou presque. Deux vieilles filles sur trois, et la troisième encore mariée mais à la vie sexuelle mince comme une feuille séchée, cela fait un joli quota. Leurs vies ne sont pas extraordinaires pour autant ; elles ont ce petit oubli d’elles-mêmes, ce léger renoncement, l’inertie de l’habitude, qui est le signe de la vieillesse et que beaucoup se traînent dès le plus jeune âge. Aucune n’agit sur l’histoire qu’elle raconte, elles les subissent de bout en bout, faisant davantage confiance au cours de choses qu’à leur propre capacité à le changer. Nous les reconnaissons bien, nous en avons forcément une comme ça dans notre famille, une femme d’une autre génération. Peut-être même que nous leur ressemblons sans trop nous l’avouer. Et elles parlent, regardent, écoutent, sentent, et parlent encore, critiquent, commentent, se moquent, de vraies petites commères, se confiant au spectateur comme à une amie - qu’elle n’ont d’ailleurs
pas - ou à un journal intime.

L’adresse de ces femmes au public, intime et un peu naïve, parfois aussi nécessaire et vitale qu’un testament, est une chose que Laurent Pelly a particulièrement bien sentie dans sa mise en scène. Tout se passe comme si nous avions une caméra, rentrions chez ces femmes à l’improviste, posions le cadre rapidement, dans un coin, là où on peut, mettions la caméra en marche en disant : “Parle maintenant†. La scénographie enchaîne les effets de cadre et de perspective, des plans larges aux plans rapprochés, jusqu’à de très surprenantes vues en plongée, ce qui est rare au théâtre.

L’effet pervers de cette remarquable mise en espace est malheureusement une certaine lourdeur. Chaque nouveau décor prend du temps à se mettre en place, et on ménage à ce quatrième et omniprésent personnage des noirs qui hachent les discours d’une façon un peu forcée, et imposent nécessairement au spectateur, jusqu’ici happé par le flot de parole, une patience qui cadre mal avec son désir de connaître la suite. Une bande son tente bien honorablement de sauver la face, mais il faut avouer qu’elle échoue, trop proche peut-être de l’illustration, et ne contribue qu’à agacer davantage.

C’est que le trois comédiennes sont remarquables, que ce qu’elles racontent est simple, sans spectacle, mais passionnant, et que c’est une frustration de ne plus les voir et les entendre, ne serait-ce que pour une minute. Chacune à sa façon, Christine Peggy avec distinction pincée, Nathalie Krebs jouant l’ingénue, Charlotte Clamens un peu bonhomme, elles livrent leur monologue avec fluidité, humour et finesse, et savent nous faire voyager entre les ongles de pied, les cantines et les aubépines en nous happant comme s’il s’agissait de canyons, de mers de sables et de forêts vierges.


Talking Heads

De Alan Bennett
Traduction de Jean-Marie Besset
Mise en scène de Laurent Pelly

Avec Christine Brücher, Nathalie Krebs et Charlotte Clamens.


Théâtre du Rond-Point

2 bis avenue Franklin D. Roosevelt
75008 Paris
Réservations : 01 44 95 98 21
Site : www.theatredurondpoint.fr

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