Herv Charton, artisan de thtre

Comdien, improvisateur, metteur en scne, auteur, chercheur, pdagogue...

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Conte d’un soir

jeudi 7 mai 2009, par Herv Charton

il tait une fois
pas deux, pas trois, mais une
de ces fois-l qui ne peuvent se rpter jamais

un preux chevalier de cit, un Robin des Bois de Boulogne
il allait chichement sur son fin destrier, la cravache au flanc, le museau frip
o allait-il dans ce froid de cagnard ? en plein soleil nocturne, par les vents immobiles ?
il en faut une belle affaire pour ainsi cravacher
nul doute que c’tait une femme
une fe, ou sorcire
le genre de truc qui fait bien dans un conte : histoire d’amour ou de magie, la mme chose en gros, modulo les paillettes

mais c’tait une fois
pas deux, pas trois, mais une
aussi triste soit-il, il la verrait ce soir pour ne plus la revoir
il cravachait, caracolait, mais savait bien pourtant qu’ peine l’aurait-il vue, bravant la concordance des temps, elle s’vanouirait, ou lui, ou eux, ou tout autour, et que ce serait la fin, alors que rien n’a commenc vraiment

alors il s’tait fait beau, n’avait rien nglig
il fallait que la belle, la sorcire ou la fe, s’vanouissant ou faisant tout disparatre, emportt avec elle l’essentiel de lui-mme, le chevalier preux de derrire le priph’

avec des os de poulet, chips un chat de gouttire, il s’tait fait une casquette orne d’ailes, totem son esprit qu’elle garderait en gage
signe d’espoir et de vie, son vlo tout chemin, il l’avait camoufl de chanes argentes, lui donnant un air de phnix
pour qu’elle gardt de lui un parfum de chef tribal, il s’tait fait des bijoux d’un tlphone portable, d’une antenne TNT, d’un CD
veste, pantalon, chaussures, il avait tout cousu, patchwork d’toffes surgissant de sa vie, pour qu’elle st tout de lui, d’un clin d’oeil

mais l’essentiel n’est pas l, mais l’essentiel n’est pas dit

fe, sorcire ou princesse, elle tait presque nue, endormie peut-tre, ou prparant le sabbat
elle tait ivre dj, ple et souleve comme la mare d’hiver
le temps qui bascule, les femmes le savent
il doit tre une fois
pas deux, pas trois, mais une
irrelle et forte, elle le savait bien
la chose venir tranait dans son envers-sillage une cume qu’elle avait su capter
ses lvres s’entrouvraient - de ses rideaux ou d’elle, on ne distinguait rien
elle tait blanche et lgre, le linceul d’un fleuve sec

son premier rflexe : se carapater
ou d’y foutre le feu
vite se recouvrir d’un drap et montrer l’intrus que non voil qui n’est pas bien
quoi que cet allum fou s’encastrant en fentre et ces gutres absurdes ?
maudite surprise
sors, crtin d’oiseau, il doit tre une fois
pas deux, pas trois peut-tre
mais une au moins
tant que tu seras l il ne peut tre rien
maman t’avait dit de fermer ta fentre
foin de toi

qu’elle fut sorcire ou fe, elle avait toujours sur elle, lacrymo dans un sac de mgre, son corps pour embraser les corps, leur inculquer la fivre, les rduire en poussire - ce bout de bois sec ne ferait pas long feu face sa mi-nudit
elle montra son paule
l’autre se dressait, empaquet dans son fourbi, rien ne mouftait qu’un son de coquillage
hardie, elle dcouvrit un sein
le son s’arrta, mais il ne brla pas
pique mais dcide, le drap ne la couvrait plus qu’ moiti
elle sursauta : le son avait repris, mais pas une tincelle
quoi que ce phnix ? elle voyait l’homme maintenant, et sous son attirail d’toffes, il tait dcharn, hagard, livr

combien de fois dj a-t-il connu les flammes ?

qu’elle fut sorcire ou fe, elle n’tait pas de marbre, et son teint ple brouill se mit roussir
dans un lan de vie, hardiesse dernire, elle devint nue - mais il tait trop tard, et le sort jet s’en alla sur le regard de l’homme pour faire des ricochets, jouer la marelle et colin-maillard ; il se tenait toujours, immobile et droit comme un totem, un CD clignant son oreille sous une gifle de lune
en elle, un champignon calcinant naquit et crut entre ventre et lombaires - l’incendie la guettait, elle et grill sur place si elle n’avait su pleurer
elle pleura, sa bouche s’ouvrit, son ventre s’ouvrit, de tous ses pores elle tait fontaine
ses larmes dans la fournaise, elle se vit fort vierge, fort folle, mre des baobabs et des fougres, nourrice des tigres et des aigles, matresse des anges et des chimres

ils s’aimrent dans un temps de big bang

ils accouchrent ensemble des monstres et des rats, des hommes et des perdrix
elle tait la terre, la pluie, le combustible, lui le souffle et l’tincelle
on ne sait pas ce qu’il advint ce soir, si tout se perdit, si l’un disparut, si la terre survcut, on sait seulement qu’ils ne se revirent plus

les yeux brls, le corps en fontaine, ils ne se revirent plus

c’tait une fois
pas deux, pas trois, mais
une

Mai 2009, Paris

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