Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Kourandart

Le concert des nations

L’européenne, de David Lescot, au Théâtre des Abbesses

dimanche 4 octobre 2009, par Hervé Charton

Vingt-trois langues officielles pour l’Union Européenne, cela rend nécessaire, au Parlement de Bruxelles, pas moins de cinq-cent-six interprètes spécialisés, qui traduisent à la volée l’une de ces vingt-trois langues vers leur langue maternelle. Un brouhaha total ! De ce casse-tête polyglotte, David Lescot tire L’Européenne, une farandole où s’entremêlent les sonorités de l’Est, du Sud et du biniou, le langage technocratique et celui de l’amour, posant toujours plus avant la question : comment faire pour s’entendre ?

Nous sommes au Parlement européen, à Bruxelles. Nous, les spectateurs, figurons cette foule de traducteurs à laquelle s’adressent les comédiens. Nous sommes le problème des uns, les alliés des autres. Il y a deux fonctionnaires : une habituée des lieux, cynique, blasée, soucieuse de pouvoir régler le sort de l’Europe et de ses cinq cent millions d’habitants à l’abri des regards indiscrets, et une chargée de mission, chantre de l’« inter-compréhension passive », grâce à laquelle chaque citoyen européen doit pouvoir s’exprimer dans sa propre langue tout en comprenant celle des autres, rendant caduque le rôle des interprètes. Belle idée mais qui marche mal. Il y a une fille qui dépouille les bulletins, vestiges d’un référendum manqué et ne dit que oui ou non, dans toutes les langues. Et puis sont présents les artistes en résidence : performer portugais, musiciens, compositeur français, chanteuse italienne, fantôme slovaque…

Les uns après les autres, les acteurs rivalisent d’énergie et de fantaisie, livrés avec des monologues et répliques parfois jubilatoires, grands morceaux de bravoure aux sonorités changeantes : sans sur-titres, ils passent de l’italien au portugais, en chatouillant le slovaque et le bulgare et pourtant, c’est merveilleux, on ne comprend pas toujours tout, mais on comprend bien. Naples et son pied de volcan sont évoqués dans une chanson au refrain fascinant, on joue Klezmer et ce sont les conflits des Balkans qui
surgissent, le performer portugais, facétieux Victor-Hugo Pontes, s’acharne à défendre les pays du Sud écrasés par le Nord.

Scali Delpeyrat est absolument savoureux en compositeur génial à qui l’on a commandé un nouvel hymne européen. Actuellement, oui, il existe un hymne européen, très connu, L’hymne à la joie de Beethoven, mais dont l’utilisation répétée en cérémonies de glorification nationale sous divers régimes totalitaires sonne assez mal avec l’utopie de l’union des nations. Et non moindre mérite, qui néanmoins pourrait passer pour une légère lourdeur, cette pièce nous apprend tout un tas de choses sur cet objet administratif et politique bizarre et mal connu qu’est l’Europe. Peu se le permettent.

David Lescot semble maîtriser tous les langages : la poésie, la novlangue technocratique, la marionnette, le discours didactique, la musique… C’est un patchwork étrange et ambitieux, aux coutures évidentes mais qui prend, apprend et surprend. Faîtes vite, il ne reste qu’une semaine pour le découvrir !

L’Européenne
Texte, musiques et mise en scène de David Lescot
Avec Scali Delpeyrat, Marie Dompnier, Piera Formenti, Lenka Luptakova, Elisabeth Mazev, Cristiano Nocera, Victor Hugo Pontes, Giovana Scardoni, Christophe Vandevelde, et les musiciens Karine Germaix, Clément Landais et Virgile Vaugelade.

Théâtre des Abbesses
31, rue des Abbesses
75018 Paris
Réservations : 01.42.74.22.77
Site : www.theatredelaville-paris.com//aux-abbesses


Retrouvez cet article sur Kourandart.com, le Webmag Kulturel.

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