Hervé Charton, artisan de théâtre

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Kourandart

De la race en Amérique (et ailleurs)

The Shipment, de et mise en scène par Young Jean Lee, au Théâtre de Gennevilliers

lundi 9 novembre 2009, par Hervé Charton

Croyez-vous en avoir fini avec les questions de race ? Conçue pendant la période pré-Obama par Young Jean Lee, The Shipment nous embarque dans un retournement des genres, une déconstruction des clichés les plus tenaces de part et d’autre des frontières de la couleur de peau. La dramaturge new-yorkaise et sa compagnie ne sont de passage que pour 5 jours au Théâtre de Gennevilliers, invités par le Festival d’Automne à Paris. Un spectacle vital par son discours social, à voir absolument.

Noirs sur scène, blancs dans la salle, à peu de choses près. Impossible d’y couper, la configuration est celle d’un minstrels show, ces divertissements populaires du XIXème siècle où musiques, danses et sketches étaient interprétés par des blancs peinturlurés en noirs pour un public de blancs habillés en noir, singeant ce que les blancs pensaient alors être les noirs. Et pensent toujours, à peu de choses près. La Young Jean Lee’s Theater Company se joue dès le début de nous, décalant les codes pour qu’ils dépareillent mieux. Si le spectacle s’ouvre par une chanson sur laquelle les comédiens dansent une sorte de hip-hop, c’est "une sorte de" seulement, comme s’ils nous disaient « on ne va quand même pas faire ça ». Si s’ensuit un sketch du fantastique Douglas Scott Streater, blaguant sur sa "face de caca" et nous "cachets d’aspirine", la véhémence du discours social ne se cache pas tellement derrière la bonne humeur et la vulgarité qu’on est en droit d’attendre de cet individu.

Et puis bien sûr il y l’histoire d’Omar, le jeune black qui rêve forcément de devenir rappeur, qui deal du crack, passe en taule où il se fait anti-blanc et rencontre les producteurs qui feront de lui une méga-star, bourrée de coke et d’ennui. Une histoire stéréotypée, brossée à grands traits, jouées du bout des doigts, comme avec dégoût, pas envie d’y toucher, par ces acteurs-là, à qui ce type de rôle est sans cesse proposé. On est dans un jeu vidéo, dans second life, ce ne sont pas des hommes mais des avatars.

Tout ceci est écrit et mis en scène avec une verve satirique et une liberté de ton que nous ne voyons plus guère sur les scènes françaises, où pour parler de racisme nous montons Bérénice ou Othello. On y retrouve quelque chose de l’irrévérence de South Park et de l’humour acide des Simpsons. Mais Young Jean Lee ne s’y arrête pas, et dépasse la satire en offrant à ses comédiens les rôles qu’on ne les laisse pas jouer. C’est une scène désopilante, une comédie dramatique bourgeoise tout ce qu’il y a de plus léchée et naturaliste, avec canapé et petits fours. On croise les univers d’Arthur Miller, Tenesse Williams et même brièvement Rodolf Sirera. On ne voit même plus qu’ils sont noirs.

À l’heure où en France s’ouvre une consultation sur l’identité nationale, dont la légitimité même est sans cesse à remettre en cause si on veut pouvoir y répondre, ce spectacle, bien que très lié à l’histoire particulière des États-Unis, souligne l’absurdité des clivages et l’évidence des similitudes universelles. À l’heure où notre pays menace de sentir le renfermé, il est une bouffée d’air essentielle.


The Shipment
Texte et mise en scène de Young Jean Lee

Avec Jordan Barbour, Wikeah Ernest Jennings, Douglas Scott Streater, Prentice Onayemi, et Amelia Workman.
Spectacle en anglais surtitré

Théâtre de Gennevilliers
Centre dramatique national de création contemporaine
41 avenue des Grésillons
92230 Gennevilliers
Réservations : 01.41.32.26.26 ou 01.53.45.17.17 (Festival d’Automne à Paris)
Site : www.theatre2gennevilliers.com


Retrouvez cet article sur Kourandart.com, le Webmag de la culture.

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