Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Le gros et l’oiseau

Conte à crétins

mercredi 30 décembre 2009, par Hervé Charton

On l’appelait Grago.
Pas compliqué pourquoi, il était Gros et gras, voilà.
Mais trop pénible Gros-gras pour la gorge, et au prix du miel, faudrait pas se faire du mal à se foutre de la gueule des gens. Alors on l’appelait Grago, c’était très bien comme ça.

‎Autant de cheveux qu’au mont Ventoux, la face droite comme une falaise, camus et gris comme un mégot.

‎Encore un qu’était benêt. Il était con ! On le faisait trimer pour pas un rond, bosser comme dix aux champs, pour quoi ? à peine de quoi boire et se chauffer.
Crois-tu qu’il aurait protesté ? Non. Il turbinait, il était content.
‎Pendant que Grago bossait, Fimbo, Bemmalin et leurs amis se perdaient en ripailles, en dégosailles de gros mots, qu’importe le prix du miel. Le travail d’un seul nourrissait tout le canton.

‎Un jour pourtant, on ne se saoula plus, et plus de noms d’oiseau. Grago ne travaillait plus, Grago était introuvable, quelque chose n’allait plus.
L’ambiance n’était pas à la fête.

‎On l’envoya chercher.
‎Et l’homme qui le trouva n’en est pas revenu.
‎On envoya un autre sur la piste du premier, puis un troisième, un quatrième, ainsi de suite jusqu’à épuisement, et tous n’en revinrent pas. Il s’entassaient à regarder ça.

‎Dans les gros doigts velus mais chauds de Grago se trémoussait un petit moineau. Il piaillait, sautillait, faisait le saltimbanque. Et le gros simplet de regarder, et le laid maraud de rigoler.
‎Comment l’avait-il attrapé ?
Mystère.
La bête était trop rustre pour penser à un stratagème. Le coup des miettes de pain, c’était un plan trop diabolique pour un esprit si simple. Et du pain, il n’en avait pas beaucoup, rien à gaspiller, alors il l’aurait mangé, point barre.
‎On imagine mal aussi ce Ballon d’Alsace, campé sur pilotis, virevolter dans les champs, chantant, gazouillant comme une princesse de poupée, pour tenter de confondre l’oiseau et de l’amadouer.
‎Ahanant sur un tas de fumier, le piaf l’avait dû prendre en amitié, voilà tout.

‎De ce jour Grago ne fit plus rien que de regarder l’oiseau, et de s’en amuser, et du reste s’en foutre.
Les autres, toujours là, ne cessant de n’en revenir pas, avaient beau lui jeter des pierres, il ne les sentait pas lui taillader la peau.

‎Mais un jour qu’il tourna la tête, vaguement alerté par un influx nerveux, le moineau s’échappe et s’envole.

‎Grago panique.
Il veut le rattraper, il saute, s’affale, saute en battant de tout ce qu’il peut, brisant des portes et les tibias qui passent.
Le suivre au moins des yeux.
Vite il essaie tout ce qu’il trouve pour le suivre à distance : tête de pioche, non, caillou sans trou, pas mieux, et va savoir pourquoi, quel diable
l’a foutue là, lunette télescopique, branchée sur un fusil.

Enfin il le voit, le suit qui virevolte, libre et beau.
‎Grago respire et de joie tripote ce qu’il tient entre ses doigts, comme s’il tenait l’oiseau.
Pan ! ‎L’oisillon vacille et s’affale.
‎Grago danse et chante,quelle jolie cabriole !

Décembre 2008, Paris

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