Hervé Charton, artisan de théâtre

Comédien, improvisateur, metteur en scène, auteur, chercheur, pédagogue...

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Motivation

Pourquoi jouer "Rodogune" aujourd’hui ?

jeudi 24 novembre 2011, par Hervé Charton

Rodogune est une des pièces de Corneille les moins connues. Pourtant l’auteur la portait dans son estime au-delà du Cid, de Médée, de Cinna ou de L’illusion comique, que l’on voit si souvent ; pourtant Stendhal en comparait le dernier acte aux meilleures des tragédies de Shakespeare.

Cette pièce est fascinante. Tout y est : intrigue politique, amour et jalousie, ambition, pulsions de vengeance, devoir filial, parricide, enquête criminelle... Tout conspire à en faire une saga sublime, à la lisière de l’invraisemblable.

Les deux frères Antiochus et Séleucus sont admirables de droiture et de beauté, fidèles et purs dans leur amitié, dans leur amour et leur respect de fils.
En face, Rodogune n’est pas moins noire, ambitieuse et violente que Cléopâtre, figure de mère et d’épouse assassine en laquelle se croisent Clytemnestre et Médée.
C’est ce contraste violent, ce jeu des extrêmes qui m’a d’abord accroché.

Mais le propos de la pièce trouve un écho profond avec ce qui se passe aujourd’hui en Syrie, en Lybie, en Égypte. Comment ne pas voir en Cléopâtre, acharnée à conserver son trône, prête pour cela jusqu’à tuer ses fils, comment ne pas reconnaître Kadhafi, Moubarak, Bachar el-Assad ? Comment dit-elle déjà ?

« Dût le peuple en fureur, pour ses maîtres nouveaux,
De mon sang odieux arroser leurs tombeaux,
Dût le Parthe vengeur me trouver sans défense,
Dût le ciel égaler le supplice à l’offense,
Trône, à t’abandonner je ne puis consentir.  »

Et de conclure : « Je perds moins à mourir qu’à vivre leur sujette.  » (Acte V, scène 1).

Incroyable écho à la fin violente de Mouammar Kadhafi, à la cruauté de la répression syrienne, à ces dictateurs pour qui la remise du pouvoir ne peut se faire que dans le sang.

Montrer alors la mécanique meurtrière de ce pouvoir déclinant qui n’arrive pas à expirer, tel est l’enjeu premier de la pièce.