Herv Charton, artisan de thtre

Comdien, improvisateur, metteur en scne, auteur, chercheur, pdagogue...

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L’assise du philosophe

Le spectateur mancip, Jacques Rancire, Eds La Fabrique

mercredi 26 novembre 2008, par Herv Charton

Un ouvrage stimulant qui bat en brche les ides reues sur l’tre spectateur et dbusque leurs niches jusque dans les idologies artistiques les plus neuves.

Avec Le matre ignorant, Jacques Rancire avait pos les bases de sa thorie de l’mancipation et explicit les travers de la mthode pdagogique, vue comme l’entretien d’une sparation infranchissable, d’un "gouffre radical" entre ignorants et savants. Le matre, celui qui sait, sait aussi que l’lve ne sait pas ; il connat la distance qui spare le savoir de l’lve du sien.

En lui divulguant une chose aprs l’autre, il le maintient dans une certaine ignorance. Rancire, la suite de Jacotot, y oppose l’mancipation intellectuelle, celle qui considre la distance entre savoir et ignorance non plus comme un mal abolir, mais comme un pralable toute communication de l’un l’autre. L’apprentissage par mancipation est donc un parcours fait d’carts, de savoir en savoir, et non la tentative de combler un gouffre entre ignorance et savoir.

Il en explore dans Le spectateur mancip les consquences dans le champ de l’esthtique, et pose des questions la thorie de l’art, en particulier du thtre et des arts de l’image : qu’est-ce qu’un art politique, ou une politique de l’art ? Comment dfinir la pense d’une image ? La critique militante de la socit marchande peut-elle tre autre chose que nostalgie d’un temps rvolutionnaire ou remise en cause de la dmocratie ? Il se fixe pour ambition de proposer un "cart radical l’gard des prsuppositions thoriques et politiques qui soutiennent encore, mme sous forme post-moderne, l’essentiel du dbat sur le thtre, la performance et le spectateur" [1].

La face active du spectateur

Le thtre est affaire d’action. Mais cette action est celle des personnages, ou celle des acteurs ; ce sont leurs affects, les vnements auxquels ils sont soumis, les pripties dans lesquelles ils sont engags qui font le spectacle que nous, spectateurs, regardons. Et les spectateurs sont, en face, par essence, inactifs. Ils regardent et coutent, ils n’agissent pas.

Jacques Rancire commence par montrer comment les plus grands rformateurs du thtre ont dvelopp leur pratique partir de cette constatation, originellement formule par les dtracteurs du thtre, commencer par Platon. Le thtre de Brecht ou celui d’Artaud, ainsi que tout ce qui s’en rclame ou s’en inspire, partent de la mme supposition : le spectateur est passif, mou, il faut le sortir de l. Soit en l’obligeant rflchir, enquter sur ce qu’il voit (Brecht), soit en l’intgrant dans la danse, en abolissant la distance qui le spare des acteurs. Ainsi ces deux courants tendraient la mme chose : supprimer le spectateur, et donc le thtre. Ainsi, "le thtre se donne comme une mdiation tendue vers sa propre suppression" [2].

partir de l, Rancire remarque que ces prsupposs sont proches de ceux qui rgissent les rapports entre ignorant et savant, dans une optique pdagogique. Mme si les artistes sur scne ne savent pas vers o faire bouger le spectateur, ils se font un devoir de le faire bouger, nous dit Rancire. "Pourquoi identifier regard [et plus loin : coute] et passivit (...) ? Ces oppositions - regarder/savoir, apparence/ralit, activit/passivit - sont tout autre chose que des oppositions logiques entre termes bien dfinis. Elles dfinissent proprement un partage du sensible, une distribution a priori des positions et des capacits et incapacits attaches ces positions. Elles sont des allgories incarnes de l’ingalit." . Ce qui est remis en cause, en rompant les liens logiques entre spectateur et passivit, c’est l’ide d’une transmission continue de la scne la salle. Il n’y a pas dans le spectacle que le spectateur est charg de dcouvrir, et dont les artistes sont les agents, mais il existe un troisime lment, que le spectateur dcouvre
hors de la performance. Il est de ce point de vue crateur, galit avec l’auteur et les acteurs.

Un simple avant-got

Toutes ces rflexions ne constituent que l’avant-propos de ce livre, dont les ramifications vont au-del du champ du thtre. Du reste bien des propositions et des rflexions que le philosophe livre ici ont t faites, autrement, dans d’autres disciplines. Citons par exemple le travail de Marie-Madeleine Mervant-Roux [3], qui tente, entre autre, de donner une matire sensible la cration de la communaut de spectateurs dans le temps de la reprsentation, et qui en tout cas revient largement sur le prsuppos qui lie spectateur et passivit. Les sciences cognitives explorent galement depuis une dizaine d’annes les proprits tonnantes d’une bande de neurones du cortex pr-moteur (impliqu dans la prparation d’une action) qui ragit l’observation d’un mouvement [4]. Et c’est bien sr depuis bien plus longtemps, comme l’a fait remarquer Peter Brook, que les praticiens du thtre, pdagogues, acteurs, metteurs en scne, utilisent quotidiennement cette proprit du "voir c’est faire" pour apprendre les uns des autres et enrichir leur art.

Toute la force de cette base thorique se dveloppe donc dans les chapitres suivants, qui d’ailleurs ne parlent presque plus de thtre, mais souvent d’image, d’art et d’esthtique. L’esthtique comme rupture, comme dissensus, comme un cart entre le connu et l’tranger, qui "fend l’unit du donn et l’vidence du visible pour dessiner une nouvelle topographie du possible" . La question de l’art politique se pose bien autrement quand aucun continuum ne lie les parties en prsence. Les lignes de la critique de la reprsentation, qui se mort la queue sans arrt, se dplacent galement. Dplacer les lignes, crer des carts, c’est tout ce que Rancire cherche faire ; en bon "matre ignorant", il voyage au sein des domaines de la pense (politique, esthtique, critique d’art...) et les juxtapose, mettant en lumire des structures communes premire vue peu videntes. L’ouvrage est ainsi un peu impressionniste, le tout chappe la perception claire, aucun grand projet n’est dfini, le lecteur y comprend quelque chose qui n’est peut-tre pas dit, mais il s’mancipe. C’est une vritable "potique du savoir" [5].


[1pp. 7-8.

[2p. 14.

[3Marie-Madeleine Mervant-Roux, L’assise du thtre, CNRS Editions, 2002.

[4Giacomo Rizzolatti et Corrado Sinigaglia, Les neurones miroirs, Odile Jacob, 2008.

[5Voir Jacques Lvy, Juliette Rennes et David Zerbib, Jacques Rancire : Les territoires de la pense partage, EspacesTemps.net, Actuel, 08.01.2007.

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