Herv Charton, artisan de thtre

Comdien, improvisateur, metteur en scne, auteur, chercheur, pdagogue...

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Ceux qui l’aiment...

{Patrice Chreau, un trajet}, de Colette Godard

dimanche 17 février 2008, par Herv Charton

De stations en stations, l’oeil critique de Patrice Chreau sur le rcit par Colette Godard de son parcours scnique et cinmatographique. Beaux moments.

"Je ne suis en un sens – et avec bonheur – que la somme des gens que j’ai rencontrs". Richard Peduzzi, Bernard-Marie Kolts, Pierre Boulez, Catherine Tasca, Daniel Emilfork, Herv Guibert… voici Chreau, voici le metteur en scne accompli, de cinma, de thtre ou d’opra, qui 62 ans et toujours en pleine carrire, en perptuel projet, suivant la lettre la recommandation de Roger Planchon [1], relit, reprend et commente en soixante et un points, au cœur mme du texte, l’ouvrage que Colette Godard vient de publier sur lui, son œuvre. Un trajet, ou comment, par le jeu des rencontres, par le travail et le voyage, d’adolescent talentueux Patrice Chreau est devenu une figure centrale de la scne franaise et du grand cran.

Sur la grand-route

Colette Godard suit, peu ou proue, la chronologie des spectacles et films de Chreau. Cela commence avec L’intervention, de Victor Hugo, en 1964 avec le groupe du Lyce Louis-le-Grand (et Jean-Pierre Vincent, d’un an son an), spectacle qui rvle dj aux plus exercs des regards un "ton mordant, frisant la caricature, un irrespect froce, un sens aigu du grotesque, et une vitalit thtrale jamais court de souffle" [2] . De l, la carrire de Chreau s’est presque toujours droule selon le mme schma : on le voit, on l’applaudit, on reconnat sa force, et on l’invite ailleurs. C’est d’abord Jean-Jacques Hocquard, qui avait vu L’intervention et pense alors lui pour venir prsenter Erlangen, RFA, Fuente Ventura d’aprs Lope de Vega ; Alain Crombecque invite ensuite la Compagnie Vincent-Chreau Marseille, pour un festival tudiant, et est l’origine du spectacle suivant, sur L’Hritier du village, de Marivaux.

De rencontres en rencontres, il progresse, vu et applaudi par Bernard Dort, qui reconnat l’influence certaine de Brecht en ce jeune metteur en scne dou, Roger Planchon, Roberd Abirached, Bernard Sobel… chacun un moment de sa vie l’aide, il apprend et se nourrit de chacun. La priode, tant thtrale que politique, lui est propice ; encore tout "illumines" par le Berliner Ensemble, la France et Paris ne vibrent qu’ l’pique, et la patte de Chreau dtonne, alors qu’on s’approche de Mai-68 et que l’engagement politique touche. Mais surtout, comme le souligne Bernard Sobel : "La grande diffrence entre nous deux : il a la vocation, il y va de son existence, moi non" [3] . Ainsi ne s’pargne-t-il aucun effort, vivant dans la prcarit et l’itinrance, comme son pre, peintre, le faisait, gagnant bien vite une rputation de bourreau de travail [4] .

Patrice Chreau est en perptuel voyage. Jeune et subjugu par Brecht, il n’hsite pas se rendre Berlin Est pour assister aux rptitions du Berliner Ensemble ; aprs la faillite du Thtre de Sartrouville [5], qu’il a dirig de sa vingt-deuxime sa vingt-cinquime anne, il part au Piccolo Teatro de Milan, et ralise des mises en scne Marseille ; c’est Bayreuth, au festival cr par Richard Wagner en 1876 et consacr son œuvre, qu’un tournant de sa vie aura lieu avec la cration en 1976 (pour le centenaire) de la ttralogie L’Anneau de Nibelung, asseyant sa renomme internationale. Villeurbanne, o il codirige le TNP avec Roger Planchon, Nanterre, o il cre son lieu de thtre idal, Centre dramatique national, studio de cinma, atelier de construction de dcors, cole, et rsidence de Kolts, "beau, jeune, avec un sourire anglique et un regard qui ne l’est pas du tout" [6] … Les lieux autant que les personnes, mme si Chreau s’attache moins aux uns qu’aux autres, dfinissent son trajet. Normal pour un homme de thtre, art ancr.

Deux regards pour un seul livre

La grande force de ce livre : les commentaires de Chreau, qui n’hsite pas contredire, replacer les vnements dans un contexte et une histoire quand cela est ncessaire, retourner au concret quand Colette Godard se laisse un peu trop aller aux adjectifs. Sa personnalit s’y rvle avec force, son regard, son exigence, sa prcision, et peut-tre aussi une ide de son comportement avec les acteurs qu’il dirige. C’est comme s’il avait lui-mme crit son bilan (provisoire), donnant un assentiment tacite aux passages qu’il ne commente pas.

On apprcie galement le grand travail journalistique de Colette Godard, ses descriptions de spectacles et de films et, l’accompagnant, des slections de critiques de l’poque, des entretiens, des extraits d’ouvrages postrieurs qui s’en sont inspirs… Son regard, mme s’il ne sombre pas dans la complaisance, est bloui (sinon amoureux), mais les juxtapositions de coupures de presses auxquelles elle se livre contrebalancent cette tendance naturelle, n’ludant rien des polmiques qu’ont fait natre la plupart de ses spectacles. Sur le thtre de Chreau, son style est lger, libre, elle n’hsite pas passer d’une poque l’autre pour mettre les choses en perspective, comme notamment lorsqu’elle revient sur la position de Chreau au festival d’Avignon 2003 [7] alors qu’elle dcrit la condition prcaire de ses premires annes de carrire, ou quand elle dveloppe les parcours de ces gens que Chreau a croiss, si importants pour lui comme pour l’histoire du thtre.

En revanche elle semble moins l’aise ds qu’il s’agit de films. Elle en parle moins elle-mme, se contentant d’en dcrire la gense, la rception dans la presse et les palmars de festivals auxquels Chreau participe. Cette numration a quelque chose d’agaant, la plupart des films et des palmars tant critiqus en une ligne, souvent gratuite. Si elle aime Chreau sans tre complaisante, elle est tellement rapide avec ceux qui entrent en comptition avec lui qu’on perd parfois la frontire entre subjectivit, inhrente l’exercice journalistique, et mauvaise foi. Et la lecture est devient plus difficile [8] .

Reste que, comme pour tout vritable artiste, et nous savons que Chreau en est un, il n’existe pas de meilleur manire de le comprendre et de comprendre son œuvre qu’en y assistant, qu’en regardant ses films, ceux qu’il a raliss ou ceux tirs de ses spectacles. Ce point de vue journalistique, qui ne s’intresse que superficiellement, de faon un peu jargonneuse, la vritable technique de Chreau, son esthtique, sa manire d’aborder le jeu d’acteur, s’il rend compte justement de cette exprience de spectateur, peut frustrer. Pourtant au sein de tous les documents disponibles, ce livre de Colette Godard fait figure d’exception : c’est la premire fois que tentative est faite d’aborder son œuvre dans sa globalit. Richement document, quiconque s’intresse Patrice Chreau peut s’y rfrer et s’en inspirer avec confiance.


[1"Ne jamais s’arrter de travailler", lui dit-il, alors qu’avec Jean-Pierre Vincent il tait all lui demander conseil, un moment de sa vie qu’il ne prcise pas, cf. p. 61.

[2Bernard Dort, Thtres, Seuil, cit p. 17.

[3cit p. 23.

[4mais il dit : "Tout au long de ma vie, j’ai t aid et soutenu par tant de personnes talentueuses et exigeantes, c’est peut-tre a ma boulimie : apprendre des autres". p.61.

[5depuis remis sur pied, devenu Centre Dramatique National.

[6p. 166. Ce lieu deviendra plus tard le thtre des Amandiers.

[7dont la "moiti" in avait t annule suite la grve des artistes et techniciens du spectacle – ils protestaient contre les modifications du statut d’intermittent du spectacle que le gouvernement proposait. Sur le statut et les questions qu’il pose au quotidien, son volution, les dbats, voir Intermittent du Spectacle.

[8d’autant que les ditions du Rocher signent ici un des livres les plus "coquillesques" qu’il m’ait t donn de lire

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